De l'Auvergne à la Nouvelle-Zélande 2010 (18000 km)

On ne naît pas cyclovoyageur, on le devient…

Impressions de Marion

le 31/10/2010

On ne naît pas cyclovoyageur, on le devient…

Après 6000 kilomètres à vélo, je peux vous affirmer qu'on ne naît pas cyclovoyageur mais qu'on le devient, jour après jour, kilomètre après kilomètre.

Bien qu'ayant beaucoup pratiquée le vélo, je n'avais pour expérience du voyage à vélo, que celle de Julien, entendue mainte fois. Et lorsque nous sommes partis, j'étais convaincue que notre périple n'était pas une course, que nous n'avions rien à prouver et que nous avancerions tranquillement. Mais très vite mon passé de sportive habituée à la compétition a ressurgit. Dés lors, chaque montée s'est transformée en défi et il m'était impensable de monter un col à pied ou de ne pas suivre le rythme de Julien. N'étant pas une « sur femme », les douleurs et les maux ont rapidement fait leur apparition. Entorse de cheville, douleurs aux genoux, aux coudes, aux poignets, eczéma, herpès se sont succédés sans que je n'entende l'appel au secours de mon corps.

Face à une Marion complètement épuisée et blessée, Julien a alors pris les choses en mains. J'ai d'abord eu beaucoup de mal à descendre de vélo lorsque les pentes étaient trop raides. J'avais ancrée en moi cette idée de cycliste : un col se monte à vélo et surtout pas à pied. Julien a dû user de toute sa pédagogie pour me faire marcher :

« Oh, je vais marcher un moment, histoire de me changer les idées. 500 mètres et puis, je remonte à vélo ».

Et il en a fallu des fois où Julien arrête de pédaler avant que je ne descende de moi-même. Il en a fallu des jours avant que j'accepte d'être plus faible que les cols alpins, que j'accepte d'être doublé par d'autres cyclistes ; au diable ce que pourront bien penser les automobilistes en me voyant pousser mon vélo.

 

Lorsque vous ne partez plus en guerre contre un col, ni contre vous même, alors seulement vous commencez à perdre votre identité de cycliste, première étape sur le chemin qui mène au cyclonomadisme.

 

Le voyageur à vélo doit apprendre à composer avec la nature : le vent, le pluie, le relief sont autant d'éléments qu'il faut apprivoiser. Lorsque vous êtes confortablement installé dans votre voiture, peu importe le temps et le relief, vous continuez votre trajet sans grand dérangement. Mais lorsque vous êtes à vélo, le vent vous transforme n'importe quelle ligne droite en calvaire, la pluie vous use le moral, le soleil vous brûle la peau et les montées interminables vous découragent. Les belles lignes droites pourraient sembler idéales pour des auvergnats mais lorsque vous n'en voyez pas le bout, lorsque l'horizon est sans cesse repoussé sans que rien ne vienne perturber cette rectitude, l'ennui vous gagne. Ces paysages vides de relief offrent alors à l'esprit et à l'imagination un terrain de jeu sans frontière...

Quelque soit le temps, il faut apprendre à accepter cette nature, capter dans chacun de ses caprices ce qu'ils vous apportent. Aussi, lorsqu'une légère brise vient m’effleurer, je sens les mains de mes grand-mères me caresser les joues et m'encourager. Lorsque le ciel est gris je me réjouis qu'il ne fasse pas trop chaud, lorsque le soleil brille je savoure une belle journée sans pluie et lorsqu'il pleut je me dis que la Terre a besoin d'eau pour nous dévoiler toutes ses splendeurs...

 

En partant voyager, il vous faut aussi oublier vos repères d'occidentaux sédentaires pour commencer à retrouver votre innocence, celle qui vous fait voir le Monde à travers vos yeux d'enfant, sans préjugé ni jugement, mais avec émerveillement. Il faut vous défaire de vos habitudes, de vos repères, ceux là même qui auparavant vous rassuraient. Si vous voulez chaque soir retrouver votre lit et une douche chaude vous serez certainement déçu et constamment dans l'attente.

Ce fut mon cas au début de ce voyage, où, fatiguée et frigorifiée par une pluie incessante je souhaitais être au sec le soir. L'idée de bivouaquer me démoralisait à peine la journée commencée. Aujourd'hui je suis heureuse de retrouver notre tente. Elle est devenue notre maison, notre refuge. Ça peut paraître fou mais après une semaine d'hôtel de luxe (invités par le Rotary Club), Julien et moi avions véritablement envie de retrouver notre tente. Mais dans certains pays cela semble difficile. Durant plus d'un mois en Turquie nous avons rarement campé, les turcs nous invitant presque tous les soirs.

L'accueil des gens est quelque chose d'extraordinaire. Ces inconnus vous offrent un thé, un repas, un toit. Le temps d'un instant vous trouvez un regard complice, un ami. Le temps d'une soirée vous trouvez une famille, de l'affection et du réconfort. En partageant avec ces gens des moments simples, vous plongez dans une autre culture, vous vivez de l'intérieur ce nouveau pays et vous n'êtes plus l'étranger mais l'invité.

Cependant après une journée de vélo vous n'avez pas toujours la force d'aller vers les autres ou d'accepter leur invitation. Lorsque vous ne parlez pas la langue du pays cela vous demande un effort considérable pour comprendre quelque chose. Vous essayez tant bien que mal de vous exprimer, jonglant avec vos feuilles de vocabulaire, vos dessins et vos mimes.

 

Durant ces quatre mois de voyage j'ai peu à peu appris à vivre autrement, à partir le matin sans savoir où je dormirai le soir. Je me suis faite à cette idée d'être une « femme du voyage », une « sans domicile fixe » (avec malgré tout la certitude de retrouver ma maison dans deux ans!). Je pars chaque jour vers l'inconnu avec pour seul repère rassurant la présence de Julien. Bien plus qu'un simple couple nous sommes devenus une équipe où chacun a pris sa place de sorte que le navire avance correctement. Comme pour trouver un semblant de repères nous avons très vite pris nos petites habitudes. Le soir, par exemple, Julien s'occupe du repas pendant que j'installe la tente et toutes nos affaires. Les mauvaises langues diront que nous sommes devenus un vieux couple... Peut-être... Mais bien plus qu'un simple équipage nous sommes avant tout deux amoureux. C'est notre envie commune de découvrir le monde, de croquer la vie à pleine dent et d'oublier les maux du passé qui nous fait avancer dans la même direction, avec le bonheur pour seul horizon.