Cordillère des Andes 2007 (11200 km) acheter le livre

Choquaruiraw : citée perdu Inca

Cachora photos de cette étape

du 03/10/2007 au 05/10/2007

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Choquaruiraw : citée perdu Inca

Le cheval m'attend à 8h00 comme prévu. Izidro, le propriétaire et mon guide l'accompagne. Nous faisons les provisions pour 4 jours, car où nous allons nous ne traverserons aucun village. Nous allons à Choquequirao, la cité perdue des Incas située à 32 kilomètres de marche de Cachora. Avant de partir, un ami de Izidro vient me parler. Il me dit que le mieux est de faire le trajet en cinq jours, pour bien profiter du site. Izidro acquiesce. De mon côté, j'ai le secret espoir de le faire en 3 jours, mais il ne le sait pas encore. Trois jours car je ne dispose pas de beaucoup de temps. Trois jours car moins je reste ici et plus je me reposerai à Cusco. Trois jours enfin car j'ai une revanche à prendre sur les péruviens et leur goût de la vitesse (petite pensée pour José, voir résumé précédent). Mais pour cela il va falloir jouer serré. Car son interêt est de faire durer le plaisir, pour 40 soles par jour. Il me faut donc trouver quelque chose pour contrecarrer l'appât du gain. L'honneur, le défi physique. Voilà un beau challenge. L'argent contre l'honneur, lequel choisira t-il ? Sans qu'il ne le sache, une guerre psychologique vient de débuter, à son insu.

La balade débute tranquillement. Nous rattrapons un couple d'américains puis un couple d'autrichiens qui font eux aussi le trajet avec des muletiers. Je m' arrêterai discuter avec ces derniers: Andréas et Gerlinde ont mon âge, et sont partis de leur pays il y a un an et demi pour un long voyage autour du monde. Ils pensent être à mi-parcours. Pendant deux heures nous discuterons de nos différents voyages avant de nous arrêter pour la première pause déjeuner, juste avant une très rude descente. Là se reposent trois autres jeunes (un néo zélandais, une américaine et un anglais). Nous parlons rugby avec le kiwi. La France risque de se faire dérouiller au prochain match de la coupe du monde, c'est une certitude pour nous deux. Après dix minutes de repos, je lance ma pemière offensive.
- Vamos ! dis-je à Izidro d'un ton déterminé.
Un peu surpris il me répond de même. Vamos. Il pensait déjeuner ici comme tout le monde. Personnellement j'ai encore englouti deux petits déjeuners ce matin, je ne pense pas manger avant ce soir. Je lui montre ainsi ma détermination à avancer rapidement.

Nous descendons donc un chemin très escarpé. En face de nous se dessine une montagne dont les sommets sont enneigés. La brume est très présente. Selon les péruviens c'est du aux incendies, aux écobuages pratiqués ici depuis le début du printemps. Mais il ne s'agit que d'un phénomène de condensation. Ainsi la montagne ne s'offre qu'à nos yeux, se refusant aux objectifs qui ne peuvent la discerner du ciel. Dans la descente je m'attarde sur la flore que je trouve très intéressante. Les cactus sont nombreux, de tailles et de formes tout à fait différentes.

Juker, le cheval âgé de 16 ans, montre peu de dextérité dans la descente. Le couple d'autrichiens nous rejoint à mi course, et nous continuerons ensemble jusqu'à la rivière Apurimac, grande rivière qui donne le nom à cette région du Pérou. Nous sommes au kilomètre 21. Nous voulons camper 3 kilomètres plus haut, dans un camping mis à disposition des voyageurs. Il nous faudra alors grimper un dénivelé de 600 métres. C'est là que je mène ma seconde offensive. Je m'attarde dans un premier temps avec Andréas. Mais la montée est rude et nous empêche de parler. Alors je m'en vais retrouver mon muletier, puis le dépasse. La montée est extraordinairement pentue, les lacets se succèdent avec autant de rigueur. Les Incas étaient de grands marcheurs en plus d'être de grands bâtisseurs !

J'arriverai au camping de Santa Rosa après une heure. Là je discuterai avec le chef des lieux. Julian.il est en train de se raser lorsque j'arrive, près à recevoir les marcheurs. Il a 27 ans et habite seul ici. Quel courage, de vivre ici loin de nul part. Il vend ici quelques rafraichissements (inca kola bien sûr, coca cola ou autres boissons) ainsi que des encas. Toujours pas de trace d'Incas cependant. Il est ravitaillé ici par ses propres muletiers, qui lui apportent de la nourriture et des boissons, et repartent avec les sacs de bouteilles en plastique vides ou autres détritus. Je discuterai avec lui une vingtaine de minutes avant que Izidro arrive. Julian aura plaisir à lui expliquer depuis combien de temps je suis arrivé. Izidro me semble fatigué.

Nous plantons la tente puis faisons la cuisine. Ce soir ce sera du riz avec des tomates. Les autes marcheurs arrivent peu à peu de façon diffuse. Chacun s'installe alors après voir repris son souffle. J'aime ces instants, ou chacun de nous a vécu le même effort. Pas besoin de trop se parler, on sait qu'on a mal aux jambes, qu'on a eu chaud, que la montée a été difficile, et que demain elle le sera encore.

A partir de là je fais marcher le réseau. Le muletier des américains vient me parler. Il me demande ce que je compte faire. Rentrer à Cachora dans trois jours ou poursuivre sur Machu Pichu comme le font les Autrichiens ? Je lui dis alors que j'aimerai bien revenir à Cachora dans deux jours, mais que mon muletier me semble un peu juste physiquement. Ca y est, le défi a été lancé, car ce muletier est un ami de Izidro et va s'empresser de lui dire mes intentions et mes pensées. Le camping s'éteint peu à peu. Epuisés, nous nous endormons tous dans nos tentes, fatigués mais heureux de cette première journée qui en annonce d'autres encore plus belles.

Au réveil je lance le défi à Izidro en lui demandant s'il pense que c'est possible de rentrer en une journée. Je lui demande si son cheval peut le faire, sous entendu qu'il est évident que pour lui la question ne se pose pas. Il me répond par l'affirmatif. Evidemment. Un défi de la sorte lancé par un gringo ne peut qu'être relevé. Le refuser serait un affront aux muletiers ! C'est gagné, il a donc choisi l'honneur. Demain nous rentrerons à Cachora !

Nous sommes les premiers à partir. Je pars devant à la conquête de la cité perdue. 800 mètres de dénivelé nous attendent pour aller jusqu'au camping situé au pied des ruines. Au kilomètre 29, j'apercois des terrasses agricoles sur le versant opposé. Choquequirao est ici, juste un peu plus haut, encore perdu dans les nuages. Il me faudra encore une heure pour arriver au camping. J'y attendrai encore Izidro, décidément de plus en plus fatigué. Je le suis aussi. Mes mollets et mes cuisses me font mal, je ne sais comment m'asseoir. Une fois des pâtes avalées, nous finissons la montée pour rejoindre les ruines. Nous y sommes à 10h00, il n'y a absolument personne. Ce site a été construit par les Incas en 1536 pour fuir les espagnols. il a été découvert par deux français Eugène de Santiges et Leónce Angrand en 1834 (à vérifier, je ne suis pas trop sûr de la date précise). Il est aussi grand si ce n'est plus que le plus célèbre site de Machu Picchu, le site le plus visité de toute l'Amérique latine. Enfouit sous une dense végétation, un programme lancé par l'Institut National de la Culture débute en 1993 a permis de dégager environ 30% des 1800 hectares du site. C'est encore peu, mais cela donne une vision assez intéressante de ce que fut cette ville perchée à 3000 mètres d'altitude, loin de tout, et surtout des conquistadors.

Je resterai 4 heures à vagabonder ici, de terrasses en maisons. La première partie de la visite, je la passerai à découvrir les terrasses des lamas. Sur le flanc nord, une vingtaine de terrasses ont été mises à jour. Elles présentent toutes sur les murs des dessins fait en pierres blanches et représentant des lamas, animal très utilisé par les Incas. On compterait ici plus de 140 terrasses. Autant dire que le travail archéologique restant est de taille. Au vue de la végétation qui a poussé ici, on peut penser que les Incas cultivaient ici multitude de denrées, très variées du fait de la différence d'altitude entre le bas des terrasses et le haut. De plus ils maitrisaient à merveille l'irrigation. Un grand canal alimentait toutes les terrasses, permettant un rendement optimal. De là je vais visiter la ville en elle même. Il ne reste que quelques maisons encore de bout, dont il se dit qu'elles sont plus importantes que celles de Machu Picchu.

Un espace plat et circulaire domine la cité perdue. D'ici la vue sur les ruines est tout à fait prodigieuse. Ce site me plaît beaucoup plus que pourrait le faire Machu Picchu pour la simple et bonne raison qu'il n'y a personne. Je suis seul à découvrir cette cité des Incas, et les sensations en sont décuplées. Que le voyage a été difficile jusque là, mais que la récompense est belle. Assis sur un muret à contempler ces ruines, j'essaye de m'imprégner des lieux. Des centaines de personnes vivaient ici il y a 500 ans, en parfaite autarcie, loin de l'ennemie. L'instinct de survie couplé à leur connaissance de la montagne et de la nature leurs ont fait choisir ce site prodigieux. Ils y ont vécu pendant plus de 40 années. Puis la ville s'est éteinte avec la mort de la civilisation Inca, prodigieuse civilisation qui vivait en harmonie avec son environnement, comme ce fut le cas ici peut être plus qu'ailleurs.

En redescendant au camping, toutes les tentes sont plantées. Tous mes compagnons de route sont donc bien arrivés à bon port. Ils sont en train de visiter eux aussi les ruines, mais nous ne nous sommes pas croisés. Je remonterai plus tard dans les ruines avec le couple americano-kiwi, pour profiter une dernière fois de l'ampleur du site.

Le soir, je cuisine tout ce qui nous reste de nourriture. Une autre manière de montrer à Izidro que la journée de demain sera longue. Nous n'avons plus d'autre choix que de rentrer à Cachora. Je lui demande encore s'il est fatigué. Il me répond que non. Je lui réponds de même, alors qu'en réalité je suis épuisé comme rarement !

Le jour J arrive. Aujourd'hui chacun suit un chemin différent. Alors que certains vont s'attarder d'avantage sur les ruines, profitant que la brume ai été chassée par un orage nocturne, d'autres poursuivent jusqu'à Machu Picchu, et d'autres redescendrons, plus tard, en direction de Cachora. Nous nous séparons après de sincères poignées de main. Je souhaite bon courage à notre ami kiwi pour le match de rugby, puis les quitte d'un bon pas.

Après trois kilomètres je rencontre le muletier des américains. Il s'est arrêté ici hier pour passer du temps chez des amis à lui. Une simple maison, une femme et son mari et trois enfants. Il me demande si nous allons à Cachora aujourd'hui.
- Oui, bien sûr !
- Qu'a dit Izidro, me demande t-il en souriant
- Il est d'accord.
- Bien, s'il est d'accord alors tout va bien ! Où est-il ?
- Il arrive, il est juste derrière.
L'idée semble beaucoup amuser ce jeune péruvien. Lui n'aurait peut être pas accepté.

La descente est rapide, dévalée en trois heures. Son cheval me surprend, il semble lui aussi pressé de rentrer. La montée commence alors. L'orage de la veille a permis de dégager le ciel de la brume. La montagne se révèle avec plus de force et de précision qu'a l'aller. Les pics enneigés sont proches, nous pourrions presque les toucher. Au fond la rivière Apurimac dessine d'amples méandres au milieu de la roche. Cete montagne est belle, et le beau temps permet d'en apprécier tous les détails. Laissant Izidro à sa peine, je discute avec Juan, un jeune péruvien de 12 ans qui revient également de Choquequirao avec trois mules. Il a ravitaillé le campement de l'Institut national de la Culture. Il a apporté trois mules de nourriture aux ouvriers travaillant sur le site. Simplement chaussé de vieilles sandales, il fait preuve de beaucoup de force et de courage. Je lui demande combien il est payé pour effectuer ce trajet. C'est gratuit me dit- il. Ils lui donnent simplement de la nourriture. Incroyable. Ce jeune garcon, qui ne va à l'école que deux fois par semaine, passe le reste de son temps à crapahuter sur ce chemin pour ravitailler un camp situé à 32 kilomètres de là, et le tout gratuitement.

Izidro fait preuve de beaucoup de courage aussi, tout comme son cheval. Ce dernier, très rapide dans les montées, tend à rattraper les mules. Je pars alors devant et laisse Juan et Izidro continuer. Je les attendrai à l'endroit où nous avions fait le premier arrêt à l'aller. Le plus dur vient d'être passé. A son arrivée, Izidro me dira simplement un mot:
- Caliente. (il fait chaud).
De là le chemin est presque plat pour arriver a Cachora. Chaque descente me tire sur les cuisses, chaque montée sur les mollets. Un supplice. Effectuer ces 32 kilomètres d'une seule traite était un défi un peu fou, mais savoureux. Nous entrons ensemble au village à 16h00, après 9h00 de marche. La remontée de l'artère principale est épique. Les amis d'Izidro semblent surpris de le voir arrivé si tôt et ils le questionnent en Quechua. J'entends juste "biciclitare" ou quelque chose comme ça. Je comprendrai qu'Izidro leur explique que si nous sommes revenus si vite c'est parce que son client est un cycliste.

Enfin le diner. Double portion pour nous deux arrosée d'une bouteille de bière, bien méritée ! Izidro explique le voyage à la patronne, en espagnol cette fois-ci. Malgré la fatigue il semble très fier de sa performance, et lui dira aussi que je fais un voyage à vélo en Amérique latine, ce qui esxplique selon lui les trois jours de marche. Je lui demande alors s'il est fatigué. Il me répond que oui.
- C'était rapide non ? lui demandes-je encore
- Oui me répond t-il,
. Et a moi d'ajouter en me montrant du doigt :
- Schumacher ?
Il sourit timidement et plonge sa fourchette dans son assiette de riz. Ainsi j'ai pris ma revanche sur José, mon conducteur fou. Cette fois-ci c'est moi qui est impliqué un rythme d'enfer à mon partenaire de route. Une facon aussi de lui montrer qu'on peut être un gringo et bien se débrouiller sur les chemins des Incas.

Je porterai le coup fatal en quittant le village de Cachora à 17h30 à vélo pour grimper en haut des 15 kilomètres de montée. Je donnerai une dernière poignée de main à Izidro en le remerçiant pour la balade, fort sympathique et ô combien physique. Au milieu des siens, il me regardera partir avec entrain. Il ne verra cependant pas la grimace que je fais à chaque coup de pédale. Mes jambes me font souffrir le martyre.

Finalement je m'arrêterai après 6 kilomètres dans une chapelle qui semble ouverte pour les voyageurs. Il fait nuit depuis longtemps. Les deux croix enrubannées de chiffon blanc posées contre un mur donnent un aspect morbide au lieu. Mais dehors il pleut de nouveau. Je fermerai alors la grille derrière moi et m'endormirai en pensant à Izidro, Juker et aux Incas. J'aurai également une petite pensée pour José. Un partout avec les péruviens, les compteurs sont remis à zéro, non sans mal !

 

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Cap sur Ushuaia, Julien Leblay, 2009.

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