De l'Auvergne à la Nouvelle-Zélande 2010 (18000 km)

A celui qui nous kidnappera en premier.

Kerman - Kerman photos de cette étape

du 04/12/2010 au 10/12/2010

  • nombre de km prévus : 300
  • nombre km effectifs : 317
  • temps prévu : Du 4 au 10 décembre
  • temps effectif : 19h00
Plus haute altitude atteinte à vélo pour MarionAu bout de la ligne droite, les montagnes se dressent en véritable murIMG_0565IMG_0568IMG_0571Notre tente pour une nuitIMG_0582

A celui qui nous kidnappera en premier.

Logée aux abords du désert de Lut, Shabad est une paisible oasis. Elle doit son existence à l'eau descendant de la montagne de Paveh au sud, qui vient mourir dans le désert en de beaux cônes de déjection cisaillés en profondes ravines par les rares pluies. On dit qu'on trouve dans cette bourgade les meilleures oranges d'Iran, voire du monde. N'ayant pas encore parcouru le monde et vu tous ses orangers, il nous est difficile d'apporter notre contribution à ce débat. Alors nous nous contentons de déguster ces fruits charnus et bien ronds. L'artère principale descend paisiblement le long de la ville, longée de boutiques et de parcs d'où dépassent quelques palmiers. Alors que nous sommes à la recherche de quelques victuailles, les gens nous offrent pain chaud et dates fraîchement récoltées. Si le pain est commun à celui que l'on trouve partout en Iran, les dates sont quant à elles exceptionnelles. Encore peu flétries par le transport et la proximité de leurs consoeurs, elles sont délicieusement nappées de leurs propres jus et fondent au contact de notre palais.

 

Quelques kilomètres plus loin, Shahdad offre la même tranquillité. Autour de l'imposant caravansarail traversé par un canal, les palmiers fleurissent et ombragent les carrés de prairies verdoyantes. Des vaches attendent leur fourrage derrière des barrières en bois alors que deux ânes profitent de plus de liberté en paissant dans le périmètre autorisé par la longueur de leur longe. Enfin, un troupeau de quatre chèvres à la tunique blanche nous regarde passer en nous saluant de quelques bêlements de bienvenue. De là nous bifurquons à l'est en direction du « désert camp », qui porte bien son nom. Il n'y a personne lorsque nous y arrivons 30 minutes plus tard. Une trentaine de huttes faites de feuilles de palmiers jalonnent le sol. Elles ont été construites il y a 7 ans et subissent depuis les assauts du vent à en croire leur dissymétrie. Mais peut être est-ce la solitude qui les fait se pencher ainsi, se rapprochant dangereusement de la poussière du sol où elles tomberont un jour pour ne plus se relever. Le vent, encore lui, fait danser des sacs et gobelets en plastiques laissés là par d'autres visiteurs, preuve que ce lieu doit avoir un peu de vie, parfois. Nous passons la journée ici, à nous reposer et à charger nos batteries de caméra et d'appareil photo dans les prises électriques fonctionnelles.

 

C'est le bruit d'une moto qui nous sort de notre torpeur. Ben voyage depuis un mois en Iran. Lorsque Marion s'avance vers lui pour se présenter, il lui demande en bon iranien :

- Vous êtes seule ?

Marion coupe court son espoir de passer une nuit seul avec une jeune occidentale dans ce camping de désert :

- Non, je voyage avec mon mari. Vous voulez boire un thé avec nous, il sera près dans deux minutes.

 

Quand un chacal vient hurler à la mort à quelques mètres de notre cahute après s'être débattu pendant une heure avec un sac plastique, nous nous demandons pourquoi nous sommes venus dormir jusqu'ici. En réalité, nous n'avions pas vraiment le choix. Les policiers, aussi souriants soient ils, nous ont interdit de camper ailleurs, pour notre sécurité ont ils dit. Cette région est proche du Pakistan et de l'Afghanistan et voit transiter beaucoup de drogues et de gens peu fréquentables. Certains touristes en ont déjà fait les frais dans le passé, comme trois cyclotouristes et un touriste japonais kidnappés respectivement en 2003 et 2009. Alors la zone est sous haute surveillance. Enfin, ça c'est la théorie. Sur le terrain, ce camping dit « sécurisé » est bien moins visité par les policiers que par les touristes. Ouvert aux quatre vents, il représente un lieu de cueillette idéal pour n'importe quel narcotrafiquant à la recherche de touristes à kidnapper. Espérons que les trafiquants de drogue ne soient pas perturbés par la police, auquel cas il leur faudrait compenser par quelques demandes de rançon. Si on peut vous aider, nous sommes dans la cahute numéro 5. Avec notre machette en carton et notre bombe à poivre, nous ne sommes pas sûr de pouvoir rivaliser avec une kalachnikov fraîchement huilée.

 

Le chacal déserte les lieux en même temps que les étoiles. Nous nous levons en nous promettant de ne pas revenir dans cet endroit sordide, au diable la police. Après Shafi Abad, les palmiers et l'herbe verte disparaissent du paysage. Seuls subsistent des arbrisseaux aux épines affûtées. Ils vivent pour la plupart en symbiose avec un tas de sable que les racines maintiennent en l'état. Sûr que la mort de l'un entraînera irrémédiablement la dislocation de l'autre. Quelques puits sont également visibles de la surface et forment sous terre des galeries à la fraîcheur agréable. Elles servent d'ailleurs parfois de lieu de restauration. Car si en hiver il fait doux (28°C aujourd'hui), il fait généralement très chaud l'été, comme l'indique sur notre gauche un panneau renversé par le vent

- Welcome to gandom beryan, the hotest area in the world.

 

A cet endroit, aucun végétal n'est là pour arrêter le souffle du vent. Le sol est à nu, et il ne semble subsister aucune vie. Qui pourrait survivre dans un endroit où les températures atteignent les 70°C à l'ombre ?

 

En guise d'arbre, pour apporter cette précieuse ombre, promesse d'une fraîcheur estivale, d'imposants édifices sableux émergent du sol. Sculptés par le vent et les grains de sable qu’il transporte, ils offrent des formes étonnantes; Nous sommes dans la région dites des Kaloots, visitée par les touristes en quête de dépaysement. Nous naviguons entre ces tours rougeâtres pendant plusieurs heures, seul dans ce décor lunaire digne de certains parcs nationaux états-uniens. Cette solitude, nous l'apprécions d'autant plus que dans une dizaine de jours nous atterrirons en Inde, et ce pays s'annonce plus bruyant et effervescent que ces buildings immuables, figés pour l'éternité dans le désert dont nous foulons le sable.

 

Il est 17h00 et nous sommes toujours seuls. Ce qui nous réjouissait il y a quelques heures commence à nous inquiéter quelque peu. Qu'ils soient policiers, guides ou touristes, on nous a bien mis en garde qu'il était dangereux de dormir seuls ici. Alors, quand ce matin nous avons croisé la route d'Hussein, guide de son état, nous avons accepté son invitation à dormir avec lui et d'autres touristes ce soir. Nous sommes au lieu de rendez-vous, un petit replat au pied d'une des plus imposantes tours du complexe sableux. Il fait nuit et notre guide aurait dû être là depuis longtemps. Nous repensons à ce fameux ta'arof, que nous croyions perdu dans le désert mais qui nous a finalement rattrapé pour nous jouer un de ses mauvais tours dont il a le secret. A mesure que les étoiles mouchettent le ciel, nous nous préparons à l'idée de dormir seuls ici. Ce qui m'inquiète le plus, c'est que certains touristes ont passé quelques jours en prison à Shahdad, pour ne pas avoir respecté les consignes des policiers. Ce qui inquiète d'avantage Marion, c'est plutôt la perspective d'être kidnappée par des narcotrafiquants venus ici pour apprécier la beauté du site. Entre un séjour dans une prison iranienne, aussi court soit-il, et une captivité,aussi longue soit-elle, chez des hommes d'affaires afghans, nous n'arrivons pas à nous mettre d'accord sur quelle situation serait la mieux.

 

Bref, je rassure Marion en la priant de ne pas croire tous ces gens, touristes, policiers, guides ou habitants (c'est vrai que ça commence à faire du monde) et en nous trouvant un coin à l'abri des regards. C'est allongés entre deux dunes de terre que nous portons nos yeux sur le ciel étoilé, et commençons à compter les étoiles filantes. Nous en sommes à 4 contre 2 en ma faveur lorsqu'un bruit terrifiant vient briser le silence de la nuit. Un vacarme de tôle rouillée et de moteur usée nous fait oublier les météorites venant se frotter à notre atmosphère. Des phares éclairent maintenant les parois sableuses environnantes et se rapprochent de nous. Quel engin peut-il faire autant de bruit que celui-ci ? Imaginez la suite : les phares du monstre métallique longent maintenant notre dune et éclairent l'endroit même où nous cuisinions il y a quelques minutes. Par précaution nous avons vaguement effacé les traces derrière nous. Mais si nos visiteurs aperçoivent les braises encore rougissantes laissées par terre, alors ils se douteront de notre présence et se mettront bientôt en quête de nous trouver. Nous pourrions prendre la fuite, à travers le désert, parcourir à pied, sans eau ni nourriture, les 50 kilomètres nous séparant de Shahdad et retrouver les policiers, langoureusement vautrés dans leurs fauteuils en attendant de trouver une activité pour s'occuper, mais sans trop avoir besoin de chercher. Mais nous n'en faisons rien. Car il ne doit pas y avoir deux bruits similaires dans tout le désert. Ce véhicule, c'est la paycan d' Hussein, qui semble se réjouir de proposer à ses clients des circuits touristiques authentiques. Et quoi de plus authentique que la paycan, cette voiture made in Iran. De sa fenêtre il nous crie « Marion, Julien », et cela suffit à nous faire sortir de notre terrier.

 

Dans son bolide, deux français et une québécoise semblent avoir apprécié le trajet. Nous passons la fin de soirée (ou le début de la nuit) ensemble, rejoints de temps en temps par un renard assoiffé. Le début de journée se déroulera de la même façon (le renard en moins), appréciant autant la compagnie de nos compatriotes souriants que les expressions et intonations de leur comparse. A Shafi Abad, un camion nous attend. Hussein a alpagué Ali en lui demandant s'il pouvait nous aider à revenir sur nos pas. Nous mettons les deux vélos sur le chargement de paille déjà imposant, et discutons avec notre chauffeur le temps de grimper, lentement mais sûrement, les 2300 mètres de dénivelé que nous avions descendus deux jours auparavant. La cinquantaine, Ali nous explique notamment qu'il a deux femmes et 8 enfants (5 garçons et trois filles). La première à 60 ans mais elle est trop vieille maintenant, nous dit-il en nous expliquant qu'elle a les cheveux blancs. Par contre sa deuxième femme est bien. Agée de 24 ans (l'âge de Marion) elle lui a déjà fait deux enfants et elle est encore suffisamment jeune pour en faire d'autres. Nous échangeons ainsi des banalités jusqu'au col perché à 2700 mètres d'altitude, d'où nous reprenons nos vélos.

 

Il fait nuit lorsque nous arrivons à Mahan, un petit village au sud de Kerman réputé pour sa tranquillité. Suivant les conseils des policiers, touristes, guides et locaux, nous arpentons la ville à la recherche d'une bonne âme pour nous héberger pour la nuit. C'est Samira qui nous ouvre la porte. Cette jeune femme de 24 ans parle un excellent anglais pour avoir vécu 5 ans en Inde, et nous accueille avec grand enthousiasme dans sa chambre. Après nous êtres confortablement installés, près à goûter le repos bien mérité, nous la rejoignons dans le salon où elle prépare la pipe à opium de sa maman. Opérée d'un cancer du sein, cette dernière fume désormais l'opium sous prescription médicale. Son neveu n'a pas de maladie particulière mais semble apprécier lui aussi cette drogue. Quand à Samira, elle préfère une autre drogue, plus douce celle-ci :

- Je suis allé en Inde, alors forcément je fume de la marijuana maintenant ! nous dit-elle l'air de dire que toute personne qui voyage en Inde est forcée de fumer un pétard. Elle nous parle justement de l'Inde qu'elle semble aimer, de l'Iran qu'elle semble moins apprécier. Elle a également vécu à Téhéran où elle a aussi vécu quelques temps. Elle préfère à l'agitation de cette ville la tranquillité de Mahan, un endroit où chacun se connaît, où les relations avec le voisinage sont plus concrètes et sincères que dans le brouhaha et l'agitation de la capitale.

 

Alors que je me suis réfugié dans la chambre pour me reposer, Marion reste avec elle dans le salon pour parler de choses de femme. Samira est divorcée d'un premier mariage avec son cousin. Elle s'est remariée depuis mais son nouveau mari s'est subitement endetté et a décidé de ne plus travailler. Alors elle attend sagement chez elle qu'il ait plus d'ambition pour le retrouver, Inch Allah. C'est à ce moment là qu'un des frères de Samira sort subitement de la maison et s'en va dans la rue, en short... Quelques minutes plus tard un policier vient dans notre chambre (où Marion s'est elle aussi réfugiée depuis) pour inspecter les lieux. Samira nous explique qu'ils recherchent un ami de son père et qu'ils le soupçonnent d'être caché ici. Nous nous mettons à nous demander si l'ami en question ne va pas rappliquer pour nous prendre en otage, vu que c'est dans les moeurs de la région. Cinq minutes plus tard ils sont dix autour de nous, kalachnikov en bandouillère, nous demandant de les suivre au commissariat. Au passage la pipe à eau de maman est confisquée, tout comme le décodeur satellite et une bouteille d'alcool. Alors que nous sommes venus ici sous les conseils des policiers de ne pas dormir seuls, nous voilà kidnappés par leurs confrères alors que nous avions trouvé une sympathique hôtesse. C'est à n'y rien comprendre ! Dehors, un attroupement de policiers s'est formé autour de la maison et une camionnette remplie de gentils barbus vient en renfort alors que nous quittons paisiblement les lieux entre deux voitures. L'occasion pour nous de découvrir Mahan de nuit, un petit village aux apparences très calmes. En guise de commissariat, ils nous conduisent au seul hotel de Mahan. N'ayant pas suffisamment d'argent pour payer la chambre, nous leur expliquons que nous préférerions planter notre tente :

- Y'a-t-il un endroit sûr où planter notre tente dans cette paisible ville ?

Nous nous apprêtons à quitter l'hôtel pour aller dormir sur la pelouse de la gendarmerie, quand le grand chef arrive et arrange les choses. Ils paieront pour nous. L'affaire est réglée, pour nous en tous les cas. Ils peuvent maintenant régler leurs affaires entre eux, et cela ne regarde aucun touriste de passage.

En partant, le seul policier ayant des traces d'anglais dans son vocabulaire me lance avec un air me demandant d'acquiescer :

- Iran good !

C'est un point de vue, celui d'un policier. Celui de Samira, une femme cultivée qui a voyagé, est différent. En nous voyant quitter sa maison, elle nous a lancé avec détresse :

- Je vous l'avais dit, l'Iran est un putain de pays de merde.

Le notre se situe entre les deux.

Pour nous, ce sera un mélange des deux. En 50 jours de voyage nous avons vu des choses magnifiques mais aussi d'autres qui nous ont beaucoup moins plues.





Le livre

Que vous soyez cyclotouriste, voyageur ou sédentaire ouvert sur le monde, il y a mille et une raisons de vous réjouir de la lecture de ces Nouvelles Vagabondes.
Après plusieurs voyages en solitaire, Julien Leblay nous livre cette fois-ci le récit de son périple avec sa compagne Marion. Ne voulant se contenter de décrire le quotidien de leur voyage, il s’engage et se place résolument loin des clichés pour nous livrer avec sincérité ses impressions, que ce soit sur la vie du couple en voyage, ses préoccupations écologiques ou sur les traits culturels ou sociologiques des pays traversés.
Ce livre ne laisse pas indifférent et bouscule nos représentations exotiques du monde ; à sa lecture on découvre, on s’indigne et on s’émerveille tour à tour. Dans un style à la fois personnel et documenté, il nous offre une immersion complète, sans langue de bois, dans son voyage à vélo en couple. Il réussit finalement le pari de dresser un tableau contrasté et nuancé de cette longue aventure cyclotouriste qui ne sera probablement pas la dernière !

Cécile R.

352 pages dont 16 en couleur
Prix de vente : 20 euros

Disponible sur http://goodaventure.com

Le DVD

Julien et Marion Leblay quittent l'Auvergne en juillet 2010 pour une aventure de 22.000 kilomètres à vélo. Portés par le désir de découvertes et de rencontres, mais aussi par celui de promouvoir le don du sang, ils traversent l'ex-Yougoslavie, la Turquie, l'Iran, l'Inde, l'Asie du Sud-Est et l'Australie pour finalement arriver en Nouvelle-Zélande vingt mois plus tard.
Savoureusement pimenté, ce voyage donne le "goût d'aventure" !

Durée : 84 minutes.
Prix de vente : 15 euros

Disponible sur http://goodaventure.com
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