Cordillère des Andes 2007 (11200 km) acheter le livre

Fin de la carretera australe à vélo.

Coyhaique - Villa O'Higgins photos de cette étape

du 17/02/2008 au 26/02/2008

  • nombre de km prévus : 1060
  • nombre km effectifs : 644
  • temps effectif : 49h00
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Fin de la carretera australe à vélo.

C'est sous un ciel bleu que je quitte Coyhaique. Des la sortie de la ville je grimpe sur un plateau herbager. La végétation a changé du tout au tout. Ces paysages me conviennent à merveille et je jubile de nouveau sur mon vélo, riant aux éclats parfois. Bonheur incontrôlable. Entre deux moments d'euphorie je me mets à penser au Kosovo. J'ai appris ce matin qu'ils s'étaient déclarés indépendants. Je repense à mes amis kosovars rencontrés l'été dernier, à ce pays que j'ai découvert à vélo. Indéniablement le voyage me permet de mieux comprendre l'actualité... Après le plateau herbeux suit un paysage de forêt de conifères, puis une vallée étroite et marécageuse. Celle ci est encerclée de part et d'autre par des falaises abruptes. Je bivouaque à l'ombre de ces dernières après avoir fait 80 kilomètres.

Alors que je bois le maté les 3 chiliens passent devant moi. Ils veulent continuer plus loin. Je reste seul, sans compagnie pour cette soirée. Je me contente alors du bruit du ruisseau, lointain, et de la compagnie de quelques oiseaux venus me souhaiter bonne nuit. Peu à peu les montagnes en face de moi s'éteignent et le froid s'installe. Celui ci se fait de plus en plus insistant à mesure que je me dirige vers le sud...

Peu après mon lieu de bivouac je passe un col à 1100 mètres d'altitude. Suit une longue descente sinueuse me conduisant à villa Cerro Castillo. Ce petit village de pionniers doit son nom à l'impressionnante montagne le dominant. Le cerro Castillo (montagne château littéralement) est constitué d'une multitude de pics, plus ou moins gros, s'élevant dans le ciel et donnant la sensation d'un château moyenâgeux, sombre et impénétrable, mystérieux.

C'est ici que s'arrête le bitume, à mon grand regret. Il n'y a que 260 kilomètres d'asphalte entre Villa Santa Lucia et Villa O higgins. Ils ont été consommés.. Commence alors une portion de très mauvaise piste où je devrai parfois pousser le vélo dans certains virages labourés par les 4x4.. La route s'améliore plus loin, là où je traverse une forêt où il ne reste plus que les troncs des arbres. Puis la pluie se remet à tomber, alors je termine ma journée près d'une rivière descendant de la montagne, glacée.

Le lendemain je gagne rapidement Puerto Murta. Un peu plus loin, le cimetière, perché sur une petite butte. Ce lieu est magique. Les morts reposent sous de petites cabanes en bois ou en métal. Ils ont ainsi une vue sur un glacier issu du gros champ de glacier Saint Valentin,et sur le lac General Carrera, d'un bleu turquoise saisissant. Cette butte est battue par les vents, apportant ainsi à ceux qui reposent ici des nouvelles du temps qui passe, de la vie qui se déroule sans eux.

Je casse une roue de mon dérailleur. Impossible d'avancer plus. J'ai en ma possession une caisse à outils très limitée, quasi inexistante. Mais dans ce peu de chose j'ai l'essentiel, dont justement une roue de rechange. Durant la réparation je repense au mécanicien de Mendoza qui m'avait changé la chaîne, mes pignons et les deux roues de dérailleur, justifiant le prix élevé de l'opération par la qualité du matériel. Cela fait à peine 3000 km que j'ai quitté Mendoza...

Plus loin, Villa Puerto Tranquilo. Ce petit village est situé sur les berges du même lac. Il porte son nom à merveille. Situé dans un creux de vallée, il y règne une grande paix. Je n'y reste pas longtemps, juste le temps de revoir les 3 chiliens et d'acheter quelques victuailles. Après 10 kilomètres, je rencontre Eva. Cette allemande de 27 ans a débuté son voyage à vélo à Punta Arenas et se rend à Puerto Montt. A ce moment du voyage, elle souhaite jeter son vélo par dessus bord ! Je me dois de l'aider, pour sauver ce vélo d'un avenir incertain. Son problème vient de son guidon qui ne cesse de se dévisser. Et justement, dans ma petite trousse à outil, j'ai exactement ce qu'il lui faut ! Voyager léger, c'est prendre avec soi ce que l'on utilisera durant le voyage. Le temps de réparer son vélo nous faisons connaissance. Elle habite Leipzig, à l'est de l'Allemagne et s'apprête à aller travailler en Roumanie pour deux ans. Elle parle d'ailleurs Roumain couramment. Le soir arrive, la discussion est passionnante. En insistant un peu je la convainc de faire demi tour pour bivouaquer en ma compagnie au bord du petit lac que nous voyons en contrebas. Elle redescend alors les 4 km de montée qu'elle venait juste d'effectuer.

En Argentine, la loi interdit toute personne de fermer au public l'accès aux rivières et lacs. Au Chili cette loi n'existe pas. Nous ne pouvons donc pas accéder au lac, une barrière cadenassée nous en empêche. Qu'a cela ne tienne, nous retroussons les manches et portons les vélos. Nous voilà en pleine infraction, dans un endroit paradisiaque pour dormir. Nous passons la soirée à bavarder de la Roumanie, du Chili ou de l'Argentine, assis sur une jetée en bois. En face de nous des glaciers s'apprêtent à dormir, recouvrant une montagne affûtée. La lune s'extirpe de derrière la montagne. Elle est pleine, parfaite. Nous la regardons s'élever lentement. Puis elle semble se cacher derrière des nuages. Sa partie basse s'obscurcie. Il s'agit en réalité d'une éclipse. Alors au fil des minutes et des heures la lune devient pâle, orange sans luminosité. Mais elle ne disparaît pas. Elle est juste assombrie. Autour ce sont des milliers d'étoiles qui scintillent, apparaissent et se meurent, qui traversent notre champ de vision en une fraction de secondes. Puis la lune redevient luminescente, brillante au dessus de nous. Il est juste l'heure d'aller se coucher. il est 3h00 du matin.

il est 10h00 lorsque nous repassons les vélos de l'autre côté de la barrière. Nous nous séparons ici. Eva doit remonter ce que je lui ai fait descendre hier soir. De mon côté je repars vers le sud. Cette rencontre tout à fait inopinée fut un réel bonheur, bonheur embelli par ce lieu de bivouac fantastique, calme, et par une éclipse de lune particulière.

C'est là que la carratera australe prend tout son éclat. Un peu plus loin je me retrouve face à face avec des montagnes impressionnantes couvertes de glaciers. Ce n'est pas un glacier, mais un champ de glacier qui les recouvre. De nombreuses rivières s'en échappent. Bleue grises, leur couleur contraste avec le bleu turquoise du lac. Alors la couleur grise s'enfonce dans le lac tel un cône de déjection. Après 35 kilomètres je retrouve les 3 chiliens. Nous faisons route ensemble., Encore dix kilomètres et nous rencontrons deux italiens. Je les avais croisés rapidement à San Raphael. Partis il y a 5 mois de l'Equateur, ils descendent eux aussi à Ushuaia. C'est ainsi a 6 que nous arrivons à Puerto Bertrand. Nous sommes alors à l'extrémité du lac Général Carrera. C'est ici aussi que débute le rio Baker, le plus puissant du Chili. Cette rivière fait l'objet d'une énorme polémique, nationale mais également internationale. Une compagnie espagnole a pour objectif de créer deux barrages hydroélectriques pour l'électricité. Cela aurait pour conséquence d'inonder une vaste superficie au sud de Puerto Bertrand. La grande majorité de la population est contre ce projet. Ce serait en effet les premiers barrages du sud de la Patagonie, cette "réserve de vie" unique au monde. Les conséquences écologiques mais également paysagères,avec la construction de lignes hautes tensions, seront dramatiques. Mais le gouvernement soutient ce projet, qui sera déposé en octobre 2008. Alors des associations se sont crées contre la construction de ce barrage, et nous pouvons voir partout d'immenses panneaux avec écrit "Patagonia sin represas" (Patagonie sans barrages) avec pour fond un superbe paysage patagonien découpé par une ligne haute tension. La guerre de l'eau ne fait que commencer en Patagonie. Entre barrages et nappes phréatiques convoitées par de grandes firmes internationales, les enjeux de demain se trouvent indéniablement ici.

Lorsque mon regard ne se porte pas sur la couleur du rio Baker, c'est pour se porter sur les nuages tachetant un ciel d'un bleu intense. Ces nuages semblent sortir d un autre monde. Nuages extra terrestres, soucoupes flottantes dans les airs, tapis de neige ne voulant tomber. Ces nuages sont uniques, filamenteux, proche de l'irréel. Existent-ils vraiment ? Les paysages sont plus pelés, rocailleux. La route devient difficile, très difficile avec de grandes montées. Je suis encouragé sur cette portion par le dynamisme des 3 chiliens. Eux veulent se rendre à Cochrane ce soir, et ils ont 35 kilomètres de moins dans les jambes. Alors je m'efforce de les suivre jusqu'à la nuit. Peu à peu les nuages rougissent, les soucoupes s'enflamment. Mais après 96 kilomètres je décide de m'arrêter. Je suis à seulement 8 kilomètres de Cochrane, ils seront pour demain.

Je bivouac au pied de deux rocs basaltiques sur une belle herbe. Autour de moi j'entends un taureau beugler et quelques vaches brouter. Pas longtemps, car je tombe vite dans les bras d'Orphée.

Cochrane. Petite ville de 3500 habitants. J'y effectue une demi journée de repos, bien mérité. Les jambes sont lourdes ce matin, je suis fatigué. Je dois me ravitailler pour les 4 prochains jours, car il n'y a rien jusqu'à Villa O Higgins. Je rencontre aussi ici Victoria, qui travaille pour l'association pour la défense de la Patagonie, et donc contre les barrages hydroélectriques. Je repars avec mon badge et mon autocollant, souvenir de cette région qui se bat contre les conquistadors, encore... (plus d'infos sur les sites http://www.patagoniasinrepresas.cl, http://www.defensapatagonia.cl ou encore http://ecosistemas.cl

Je quitte Cochrane en soirée pour m'arrêter 14 kilomètres plus loin le long d'une rivière. Un petit coin de paradis, un autre de plus, pour dormir le long de la carratera australe. En face de moi de magnifiques montagnes sont recouvertes par des glaciers. Il s'agit cette fois ci du champ de glacier nord.

Le lendemain après une longue descente je traverse de belles forêts. Durant 40 kilomètres je serai poursuivi par l'eau. Elle est emprisonnée par les glaciers, dévale les pentes dans de grandes cascades.. Elle est partout. Puis le paysage change de nouveau et je retrouve une forêt dense, comme celle que j'ai pu traverser au nord de Coyhaique. C'est ici que je rencontre Pierre et Lucas, deux français en vélo. Nous bivouaquerons ensemble en se racontant nos voyages.

Nous nous quittons à 10h00. Je me rends à Tortel. Tortel est un petit village se trouvant au bout du lac de Baker. Ce village est y très particulier, car entièrement fait de bois. Situé entre la montagne et le fjord, les maisons et les rues sont suspendues. La visite du village se fait alors sur des passerelles en bois. Ce village fait partie du patrimoine national. J'y resterai une après midi avant de reprendre la route en direction du sud. Une difficile montée terminera ma journée. Peu à peu la nuit tombe, les lacs deviennent noirs, la forêt devient jungle, et je décide de m'arrêter juste avant que je ne puisse faire la différence entre la route où je dois rester et le ravin où je ne dois surtout pas tomber.

Puerto Yungay. Je dois prendre un ferry pour continuer la carratera australe. Il y en a trois par jour. A 10h00, 12h00 et 18h00. J'y arrive à 9h00. Sur la plage une tente. Apparemment ce sont deux hommes : un blond, un brun. Je connais cette tente, mais je ne suis pas sûr. Des traces de vélo dans le sable. Ce sont des cyclistes. Je m'approche. Après quelques pas il n'y a plus de doute. Ce sont Brook et Ethan ! Moi qui pensais arriver bien avant eux, ils sont finalement là avant moi. Nous nous retrouvons toujours avec beaucoup de plaisir, quel bonheur de les retrouver ! Ils me racontent leur aventure : roue cassée, multiples crevaisons, chute... La routine quoi ! Les deux italiens arrivent également un peu plus tard. Nous roulons donc ensemble dès la sortie du ferry. La route est plane, puis s'élève par trois fois avec de fortes pentes. Enfin, après 50 kilomètres la route s'aplanie. Les deux italiens veulent absolument rejoindre Villa O Higgins ce soir. Personnellement je n'y tiens pas. Brook, Ethan et moi nous arrêtons à 14 km de ce village, sur la plage du lac de Cisnes. Dernier camping sauvage sur la carratera australe. Dernière occasion de savourer ces sites fascinants, calmes et sauvages. Tous les trois assis autour d'un feu de bois, nous savourons le maté, signe des retrouvailles mais aussi de la fin d'une longue route peu souvent asphaltée...

C'est au petit matin que nous en terminons avec la carratera australe. Nous mettons alors fin à cette longue épopée commencée il y a deux semaines à Santa Lucia. Deux semaines de petites galères, de mauvaises pistes, de paysages sauvages, de glaciers, rivières et montagnes, de forêt dense et de beau temps, globalement.

Villa O Higigns est le dernier village de la carratera australe. Ici les voitures doivent faire demi tour car il n y a plus de route. Mais il est possible de continuer à pied ou à vélo. Mais çà c'est une autre histoire, à voir dans le prochain épisode !

La prochaine fois, je vous écris d'Argentine !

Julien

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Cap sur Ushuaia, Julien Leblay, 2009.

Prix public : 18 euros.
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