Cordillère des Andes 2007 (11200 km) acheter le livre

Entre volcans et salars

La Paz - Uyuni photos de cette étape

du 09/11/2007 au 17/11/2007

  • nombre de km prévus : 320
  • nombre km effectifs : 842
  • temps effectif : 65h10
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Entre volcans et salars

Je quitte La Paz de bonne heure, revigoré après une dernière journée de repos qui le fut réellement ! Je suis rapidement sur l'Altiplano, énorme plateau à 4000 mètres d'altitude. Il me faut 2 jours pour arriver au pied du volcan Sajama, volcan qui me fait penser au Mont Taranaki en Nouvelle-Zélande. Sommet enneigé, cône parfait de plus de 2000 mètres de hauteur. Petite différence, celui-ci culmine à 6542 mètres d'altitude... Il fait face au volcan Parinacota, culminant lui aussi à plus de 6000 mètres d'altitude. Ce dernier se situe sur la frontière avec le Chili. Je n'irai pas plus loin. Je ferai un bref détour au village de Sajama pour y voir quelques Geysers, puis m'en retourne en direction du sud. C'est ici que je changerai la roue de Teresa. Plus petite mais plus large, la roue avant me permettra de passer plus facilement les pistes boliviennes. Car à partir de Cosapa, je ne verrai plus le goudron jusqu'à San Pedro de Atacama au Chili, voir bien plus loin...

Cette nuit j'ai rêvé du Condor, celui la même que j' ai vu hier haut dans le ciel. Est-ce un bon présage ? Est-ce que j'évoluerai sur les pistes avec autant d'aisance que lui dans les airs ? Je le souhaite mais je crains ne pas être à la mesure de cette espérance ! Alors je le perçois comme une bienveillance, une force que la nature me donne pour réussir mon entreprise. Et c'est justement à ce moment là du voyage que j'en ai le plus besoin. A partir d'aujourd'hui et jusqu'à San Pedro de Atacama, je n'aurai plus de bitume, au mieux des pistes. C'est ici que le voyage prend la tournure d'aventure.

Cosapa. J'y suis au matin du troisième jour. Je me ravitaille pour 5 jours. Mon objectif est de rejoindre Tres Cruces par les pistes en longeant la frontière chilienne. Au programme : du sable, des sentiers, des salars, des galères ! Des villages sont marqués sur ma carte. Mais ce n'est pas certain qu'ils existent vraiment, et je ne suis pas sûr non plus de les trouver. Des pistes sont également marquées. Là encore, existent-elles vraiment ? Avant de partir un bolivien me fait remarquer d'un geste très expressif que je risque de me faire trancher la gorge. La région n'est pas sure. Selon lui... Je pars l'esprit serein, ces remarques ne m'effraient plus depuis longtemps.

Le début du parcours se déroule bien. La piste est large et roulante. Mais les choses se gâtent rapidement. Je suis les traces de voitures à travers la pampa. Peu à peu elles disparaissent et me laissent seul à seul avec les lamas. Armé de ma boussole, je me dirige alors plein sud en suivant les sentes des lamas. Devant moi l'Altiplano s'étend, gigantesque, plat, angoissant. Des touffes d'herbe à perte de vue. Je slalome entre elles, les frôle, m'y heurte. Je cherche du regard les endroits enherbés bien plus roulants. A défaut je me concentre a tenir le guidon bien droit. Chaque mouvement trop brusque étant sanctionné par un ensablement ou la chute. Cette traversée me fascine mais m'épuise. Mais après tout, au diable l'avarice d'effort ! Je suis là pour découvrir ce pays d'une manière originale, alors je ne me suis pas trompé de route ! Je vois également beaucoup d'ossements : mâchoires, côtes, vertèbres, crânes ou des cadavres en voie de décomposition. Ce sont souvent des lamas. Il n'y a pas de place pour les faibles ici. Sur l'Altiplano, la maladie est synonyme de mort. Je ne vois pas de cadavre de bicyclette, je poursuis l'esprit tranquille.

Après dix kilomètres de ce traitement mes roues croisent une piste. je la suis. Là encore ma boussole m'est indispensable (merci maman !!) lors des nombreuses intersections. La piste est variable. Lisse, caillouteuse ou ensablée. Dans ce dernier cas je dois pousser mon vélo et l'effort est de taille. Je pense alors au Lipez. Est-ce que ce sera plus difficile qu'ici ?

Je croise une bolivienne. A pied sur cette piste, elle file la laine. Elle en a pour 5 heures de marche entre les petites maisons croisées juste avant et Sacabaya, le prochain village. Celui-ci existe donc ! D'un sourire nous nous quittons. Voilà les gens qui vont me trancher la gorge !. Je bifurque dix kilomètres plus loin vers une église en croyant que c'est le village. Sur place, le lieu est unique. Une petite chapelle blanche, un cimetière et quelques maisons. Sur la porte de l'église cet écriteau de l'Institut National des Statistiques : CENSADA. Il date de 2001. Cet écriteau est posé sur les portes des dix maisons du village, toutes fermées par un cadenas. Le village est abandonné depuis bien longtemps. Je suis dans un lieu qui n'existe plus. Abandonné aux vents, la nature va reprendre ses droits. Les grains de sable des habitations vont peu à peu s'en détacher pour repartir là ou les hommes les ont pris. Cela va prendre des siècles,mais déjà le processus a débuté, le vent transportant le sable rongeant les bases des maisons.

Deux d'entre elles n'ont pas de porte. Je pénètre dans celle qui a l'ouverture la plus large. Il y a ici une boite de conserve rouillée, un calendrier datant de 1997 et incitant a aller voter, un morceau de colonne vertébrale et beaucoup de poussière. Je poserai mon duvet là où il semble y avoir un lit en terre et m'endormirai. Le clocher de l'église s'élève dans le ciel rougit. Ombre d'un village passé.

Je quitte ce village en ruine en suivant la rivière un peu plus au nord. Je suis alors sur un salar, bien plus roulant que la piste. Le sol durcit par le sel et la végétation rase me donne de bonnes sensations de bon matin. Mon ombre effleure l'herbe rase. Sept flamants roses s'envolent devant moi. Je les regarde avec admiration. Leur couleur éclatante domine la chaine de volcans qui se dessine au loin. En suivant ce vol du regard je me dis que je vis ce voyage en parfaite harmonie avec la nature et mon esprit. Je suis serein, heureux. Quoi d'autre peut m'apporter cela ? Qui d'autre ? On pourrait croire que le fait d'être seul rend ce voyage plus difficile, et spécialement cette traversée du désert. Je répondrai que non, bien au contraire. Etre seul le rend plus intense et facile. Ce voyage est mien. Je suis seul face aux éléments, face à cette nature que jamais je n'oserai vouloir dominer. Et mon corps décide du rythme a tenir. Ce n'est pas celui d'un autre mais le mien qui me dicte l'heure du lever, les pauses réparatrices, les heures de pédalage. Et ce voyage, je le vis aussi en harmonie avec mon corps.

Certes, l'effort est intense, que ce soit physiquement ou moralement. Mais ce n'est pas une agression. Au contraire, il est bienfaiteur. Et il se fait avec un outil respectueux de la nature. Nature, esprit, corps. Ces trois entités sont réunies pour cette traversée, et fonctionnent en parfaite adéquation. C'est pourquoi je suis si heureux d'être là, poussière parmi la poussière de l'Altiplano. Mais poussière qui agit et qui décide de son destin. Enfin pour finir, la plus grande force du cyclovoyageur n'est pas dans ses jambes mais bien dans sa tête. La motivation est essentielle pour un tel voyage. Vous pouvez être sorti de la cuisse d'Hercule, si le moral ne suit pas alors vous abandonnez le vélo dans le premier banc de sable. Et aujourd'hui, après chaque ensablement je me relève et attend avec fermeté le prochain. Car en dehors de ces galères, le voyage est agrémenté de quatre plaisirs. Manger, boire de l'eau fraîche et dormir dans un endroit pas trop froid. Autant de douceurs dont mon corps et mon esprit s'accordent parfaitement bien. Le quatrième plaisir étant la découverte d'une région unique au monde, aussi belle que rude, magique car reculée de tout.

Je rejoins la piste. Elle traverse la rivière, non pas par un pont mais par un passage à gués. Je me déchausse. De l'eau jusqu'aux genoux, je ne resterai que quelques secondes dans ces eaux gelées. Réveil vivifiant ! La piste jusqu'à Sabacaya est sableuse. Je dois encore traverser une rivière. Là, les abords sont encore gelés. Teresa, le temps d'une traversée, se transforme en brise glace. Je peine dans le sable et arrive finalement au village. Il y a peu de monde. Tous sont à quelques kilomètres de là, pour une célébration avec les villages chiliens voisins. Je trouverai cependant une petite boutique ouverte pour m'acheter quelques sucreries. Alors que je prends mon petit déjeuner sur la place centrale, une femme vient à ma rencontre. Nous discutons longuement. Elle m'explique l'histoire du volcan que je vais longer à ma gauche, le Poquitiqua. Il culminait autrefois à plus de 5000 mètres d'altitude comme ses confrères. Mais l'histoire dit que un groupe de personnes très riches y habitaient. Ils maltraitaient des pauvres gens, les tenaient en esclave. Alors ces derniers se sont réfugiés sur la montagne voisine, et le volcan a explosé, tuant tous les riches. Aujourd'hui il ressemble à une crêpe un peu bosselée.

Cette femme m'explique aussi qu'il faut absolument que je crois en Dieu, car lui seul décide de tout sur terre. Ne voulant pas lui parler d'athéisme sous peine d'être pris pour un moins que rien, je lui dis que je crois plus en Pachamama. C'est Satan me dit-elle ! Mal m'en a pris. D'un mal élevé je deviens un ami du mal ! Pourtant là est bien ma croyance la plus proche de moi. La nature est mon église, la faune sauvage mes cures. En communion avec la nature je médite longuement pour agrémenter mes coups de pédales. Alors qu'au Pérou Pachamama est sacrée, ici elle serait a rattacher à Satan ? C'est a n'y rien comprendre !

Ayant fini de m'alimenter je quitte cette femme agréable. Elle aussi doit faire partie de ces gens qui devaient me trancher la gorge. La population bolivienne a de mauvais a priori sur ses concitoyens. Que ce soit un célibataire lavant son linge, un vieillard et sa femme ou la marcheuse d'hier, le peu de gens que j'ai rencontré ici ont été très agréables et souriants, contents eux aussi de rompre avec la solitude.

Je suis maintenant des collines ensablées. La piste est nettement meilleure et j'avance rapidement. Après 40 kilomètres une piste plus large constituée de pierres. J'en ai terminé avec le sable. Je traverse des petits villages, tous déserts. La principale activité sur le plateau est la construction de la ligne électrique pour alimenter les villages reculés. Les trous sont creusés à la barre à mine, et les fils pendus par des acrobates... La nuit approchant, je m'arrêterai dans un nouveau village abandonné. Je dormirai une nouvelle fois au chaud à l'intérieur d'une maison. Je dois avouer l'avoir un peu forcée, elle était faiblement cadenassée...

Sabaya se trouve à dix kilomètres, j'y suis rapidement. J'y prends des forces avec un plat préparé sur le bord de la route par une cuisinière. Puis je me dirige en direction du salar de Coipasa. La piste ne me plait pas, trop cabossée. Après trente kilometres je file donc à travers la pampa et roule sur les abords du salar. La progression est bien plus difficile que ce que j'imaginais. Le sol craque sous les pneus, je m'enfonce un peu dans la terre mi molle mi dure. Puis le salar approche, le sol se fait plus blanc. Et le sel est plus dur que la terre, j'avance moins laborieusement. Il y a de ces espaces qui ne semblent pas avoir de limites, dont l'horizon n'a pas de nom. Ce salar en fait partie. Devant moi le lac se remplit d'eau. Mirage. Simple reflet du ciel sur le sel. J'avance alors vers le néant, vers cet horizon qui se défile devant moi. Supplice de Tantal.

Je suis sur le sel. Au début la couche est très fine et bosselée. Teresa se fait briseuse de sel (à chaque jour ses plaisirs !). Puis la couche s'épaissit et le blanc devient parfait. Au sol de gros cristaux de sel, durs comme la roche, me servent d'asphalte. Après avoir traversé une petite rivière j'avancerai rapidement vers le sud, guidé par ma boussole.

Une brèche au loin dans la montagne. Ce doit être la pointe sud du salar, je m'y engouffre. Ce sera mon repère pour les 50 prochains kilomètres. Je me force a maintenir mon allure à 20km/h, et m'arrête tous les 20 km. Le salar use le moral, car les paysages évoluent peu, la route est identique. J'ai l' impression de ne pas avancer sur cette surface indéfiniment plate et blanche.

Après 45 kilomètres de pur bonheur sur ce salar étincelant, la couche de sel devient de nouveau plus fine. La surface se découpe en galettes aux rebords proéminents. Je m'enfonce légèrement mais continue d'avancer, péniblement, pendant encore trois kilomètres. Puis il me faudra marcher sur cette surface désespérément molle. Les lacs sont constitués d'eau vive, au milieu, et de vase, autour. J'en ai terminé avec l'eau vive, je suis dans la vase. Je mettrai trois heures a sortir de ce bourbier, a pousser mon vélo, a respirer lorsque la surface devient plus dure, a désespérer lorsque mes roues s'enfoncent davantage. Naufrage au milieu du lac. Après 15 kilomètres j'arrive à la piste, mort de fatigue. Je rêve d'une rivière. Une rivière gelée pour refroidir mon corps brûlé par l'effort, le sel et le soleil. J'en profiterai pour y plonger Teresa, pour la libérer du sel qui s'y est collé.

La piste ne me laisse qu'un faible répit. Elle devient vite sableuse. Je dois encore pousser. Que diable cette étape est difficile. J'arrive finalement après 105 kilomètres dans un village abandonné. Enfin presque. Ici vit encore une famille. Ils m'invitent a investir une ruine pour planter ma tente à l'abri du vent. Je ne défoncerai donc pas de porte ce soir et me contenterai de quatre murs protecteurs. Pas de toit pour cette nuit...

Les jours se suivent et se ressemblent. La piste est difficile jusqu'à Lica. Les 4x4 que je croise arrivent même a s'embourber... Après Lica, le sable a laissé la place à la tôle ondulée. Finalement, après 30 kilomètres, la piste s'efface comme une jetée sur la mer. Me voilà enfin arrivé à destination, sur le salar d'Uyuni.

Le salar d'Uyuni. A 3650 mètres d'altitude il s'agit du plus grand lac de sel au monde. Il y a 10 000 ans se trouvait ici un gigantesque lac. Il s'est asséché et a laissé une importante couche de sel (pouvant atteindre 100 mètres selon les boliviens rencontrés : a verifier donc !!). On m'a dit à Lica que je traverserai le lac en 4 heures à vélo. C'est le temps qu'il faut pour le faire en voiture... Je pense avoir besoin de deux jours.

Midi, km 0. La piste est terminée, devant moi l'infini. Je me lance sur le sel avec beaucoup d'émotion et d'appréhension. Deux jours de sel sont a venir, et ce matin le vent me vient de face. Sur cet espace parfaitement plat, la piste va se perdre derrière la rondeur de la Terre, donnant cette impression de gravir une interminable montée. Le vent qui me vient de face amplifie cette illusion. Illusion oui, car ce salar est plat, désespérément plat. Et pourtant jamais la Terre ne m'a paru si ronde. Alors j'avance vers ce sommet qui n'existe pas, vers cette descente qui ne viendra jamais.

Mon esprit est en ébullition. Il lui faut être actif pour pouvoir s'extirper de cette blancheur. Je pense à tout, à rien, peu importe. Penser. On serait surpris de me voir sourire, rire, m'esclaffer parfois. Car ce sont de belles choses qui me viennent à l'esprit, me rendant ainsi heureux. Et ces pensées me permettent de ne pas me faire ronger par ce sel, tel un être inanimé, rouillé.

S'arrêter pour manger et me dégourdir les membres supérieurs. Oui, mais où ? Quand ? Dans d'autres lieux on a toujours un repère. Le pied d'une montée pour se délester d'un peu de poids. Ou son sommet pour profiter du panorama. Un croisement, un lac. Ici, j'ai bien cette île en point de mire. Mais il m'est impossible de savoir à combien de kilomètres elle se trouve. 20, 40, 60 km ? Alors mon compteur est mon seul repère. Je me fixe un arrêt tous les 15 km cette fois ci. Je m'efforce d'en faire toujours un peu plus, preuve que le salar n'a pas encore eu raison de ma volonté.

km 15,1, 13h00. Je consomme mes provisions avec parcimonie, car il va me falloir tenir encore deux jours. Un pain, une banane, trois gorgées de cola Gipsy (light s'il vous plait !) et de l'eau à volonté (je suis chargé de 8 litres et j'aurai un ravitaillement au milieu).

km 30,5, 14h30. Cela fait 10 kilomètres que j'ai quitté la piste pour me diriger droit vers l'ile que je vois depuis le départ. Tel un brise glace sur la banquise, Teresa, crampons en avant, casse les renflements de sels qui s'opposent à notre avancée. Cette ile doit être l'ile Pescado. Sa base est grignotée par un effet d'optique. Elle baigne dans une eau qui n'existe pas. A sa gauche (au nord) un rocher flotte dans les airs et s'agite avec le vent. Le salar est un grand illusionniste, qui nous fait voir des choses impossibles. <7p>

En route j'ai trouvé une bouteille de bière, vide. Bouteille jetée à la mer et échouée par un temps de sécheresse. La stupidité de l'homme qui l'a laissé a alourdi davantage mon chargement. où se trouve la prochaine poubelle ?

km 46, 16h00. Le vent s'est tue. De 12km/h je suis à 18. J'attends maintenant qu'il me vienne de dos. L'ilot rocheux qui flottait a maintenant posé pied à terre. Vu d'ici il ressemble a un énorme char américain traversant le désert irakien. L'île Pescado s'est nettement rapprochée. Je distingue des cactus dressés vers le ciel, épine dorsale de ce gros poisson echoué. A gauche deux petites îles sont apparues. Au loin j'aperçois le sommet de l'île des pescadores (île des pêcheurs).

km 76, 17h15. J'ai retrouvé la piste entre le teck et le poisson (pescado). Le vent m'aidant j'ai décidé de rejoindre d'une seule traite l'île des pêcheurs. J'y suis une heure après. Trois gorgées de cola et une banane d'économisées ! Chose incroyable : je crève ! Je décide alors de m'arrêter manger . Un vrai dîner constitué de pâtes et de sauce tomate. Je sors avec grande fierté mon sel de Guérande. Petits grains de sel francais au milieu de ce monstre bolivien. Je planterai la tente non loin de là, sur les hexagones du salar. Le coucher de soleil est exceptionnel. Le salar s'embrase des derniers rayons de soleil, les cristaux devenant roses étincelants. Puis c'est au ciel de se parer de couleurs ravissantes. J'attendrai 2 heures du matin avant de pouvoir m'endormir, attendant que le vent se couche a son tour...

Le lendemain c'est Alfredo qui vient à ma rencontre. Il travaille sur l'île et vient me chercher pour m'inciter a prendre des photos sur le sommet de l'île, moyennant 10 bolivianos. Il m'affirme également que je ne pourrai pas être à Uyuni ce soir, trop loin. Je compte pourtant y être avant 17h00. Il m'annonce 160, il n'y en a que 100... Je resterai finalement sur le salar a discuter avec Javier, guide touristique. Il a reçu il y a plusieurs années chez lui Claude Marthaler, le plus célèbre des cyclovoyageurs, et en garde un bon souvenir. Alors chaque fois qu'il voit des cyclovoyageurs il se fait un devoir de leur sourire. Ce matin son sourire est fait d'une part de gâteau et d'une salade de fruits !
Sur cette île existe un livre où tous les cyclovoyageurs écrivent un petit mot. Pas de chance, ce matin le responsable de ce précieux document n'est pas là. Alors je laisserai une petite carte postale avec écrit au dos ces quelques phrases, en souvenir de mon passage ici :
"Le cyclovoyageur vient ici le coeur vaillant et plein d'énergie. Entre sel et ciel, il trace son sillon hors des pistes, guidé par son instinct et sa boussole.
Il rapportera sur les terres quelques grains de sel coincés entre les crampons, preuve de sa traversée du plus grand désert de sel du monde. Le 16 novembre 2007".

La seconde portion de la traversée du salar peut débuter. J'ai moins de 80 kilomètres pour rejoindre la terre ferme, je me lance à vive allure. km20, 40, 60. Je ne m'arrête pas. Teresa s'affole, les hexagones défilent sous moi. A ma gauche je distingue, au loin, des cyclotouristes. Ils sont trois. Je décide d'aller les rejoindre. J'ai mal apprécié la distance et me retrouve derrière eux, je me met alors à leur poursuite. A leur hauteur et à bout de souffle je leur demande de s'arrêter. Ils sont français et viennent de Nantes ou des Vosges. Après plusieurs minutes, l'un d'eux me demande mon nom.
- Julien.
- Julien Leblay ?
- Euh, oui...
Décidément, çà commence a être une habitude ! Mes autocollants du don du sang collés un peu partout sont autant de signes de reconnaissance. Gaêl avait été hébergé il y a plusieurs années par le même hôte que moi à Ljubljana, en Slovénie, et je lui avais alors envoyé un mail. Inscrit sur la mailing liste des voyageurs au grand coeur, il était tenu informé de ma venue ici et m'avait écrit il y a un mois en me disant qu'on pourrait sûrement se croiser sur l' Altiplano. C'est chose faite. Nous passons une demi heure ensemble a s'échanger quelques conseils sur nos itinéraires respectifs, puis nous nous quittons. Cette rencontre au milieu de nul part me donne chaud au coeur.

Je m'arrêterai brièvement à l'hôtel de sel construit à 5 km à l'intérieur du salar. Des petits tas de sel fins signent la fin de l'épopée. Après 150 kilomètres de sel, me voilà sur une piste de sable. ça secoue, ça remue, ça tangue. J'avais oublié toutes ces sensations ! J'ai dans mes crampons quelques morceaux de sel. Je viens de traverser le plus grand désert de sel du monde, ce fut un bonheur immense.

Uyuni n'est plus loin. J'y arrive à 16h00. Je me logerai dans un hôtel pour un repos bien mérité. Hier le vent, aujourd'hui l'animation d'un hôtel. Cela mêlé à l'excitation d'un autre désert qui arrive, je ne fermerai pas l'oeil de la nuit.

Journée de repos à Uyuni. Je me dirigerai au cimetière de trains situé à 3 km du centre, puis vers les boutiques. L'objectif est de faire le plein pour la traversée du Lipez. 10 jours en autonomie. Je charge Teresa de plus de 12 kilos de nourriture... (voir Forum)

Avant de venir ici, j'avais minutieusement préparé mon itinéraire. Avec un stylo vert fluo, j'avais tracé un trait continu entre Lima et Ushuaia. Ce trait, fil conducteur de mon voyage, surlignait impassiblement une piste entre Uyuni et San Pedro de Atacama. Une piste comme il y en a tant en Amérique Latine. Une piste comme une autre.

A Arequipa, j'ai retrouvé Yves et Gaël revenant d'Ushuaia. Lors d'une soirée nous avons étudié ensemble la carte. Remontrant du doigt ce trait vert, Gael arrête son geste entre ces deux villes et me met en garde:
- Là, tu as la partie la plus difficile de ton voyage, mais aussi la plus belle !
Ses yeux pétillent et croisent ceux de Yves qui acquiesce. Je leur demande pourquoi...

Le Lipez est un désert de sable. La piste s'efface sous les dunes. Il me faudra pousser.
Le Lipez est agité par un vent violent. Il me viendra souvent de face. Il me faudra pousser, courbé sur mon vélo.
Le Lipez est une région froide. Les nuits seront difficiles. Le froid me rongera, m'épuisera. Vent, froid, sable : ces trois éléments réunis représentent des ennemis redoutables pour les cyclovoyageurs, et font du Lipez un des endroits de la planète les plus rude. Y vivre est impossible, je ne croiserai pas de village. Au plus quelques habitations isolées présentes pour les touristes venant en 4x4. La traversée du Lipez représente 400 kilomètres où je ne peux compter sur aucun ravitaillement solide, et simplement 5 liquides. Je partirai d'Uyuni chargé de 15 kilos de nourriture, de quoi pouvoir me nourrir pendant 10 jours.

Alors depuis Arequipa le Lipez me hante. Il agite mes nuits, me pause des soucis. Je m'interroge et passe des nuits blanches. Blanche comme le sable qui m'entourera pendant ces dix jours. Blanche comme le sel qui, transporté par la sueur restera sur ma tempe alors que l'eau s'enfuira au gré du vent.

Je lis et relis le topo très précis d'Yves et Gaël jusqu'à le connaître par coeur ( http://www.sionjouait.com/. Depuis un mois je me prépare à cette traversée, avec un mélange de peur et d'excitation. Le défi physique sera de taille, cela me plait. Mais je suis mal équipé. Mon pneu arrière trop fin va me faire perdre une quantité phénoménale d'énergie dans le sable. Alors je me suis préparé à l'échec. Ne pas arriver au bout de la piste. Rien de dramatique en soi puisque ce désert est très touristique. Chaque jour de nonbreux 4x4 le traversent chargés de touristes. Je n'aurai qu'a tendre le pousse et je serai quelques heures plus tard à San Peddro de Atacama, au Chili.

Je me promets simplement d'aller au bout de mes réserves. 10 jours. Car la beauté vient avec l'effort, et je me dois d'aller au bout de mes ressources, pour que ce désert reste comme un souvenir impérissable de mon voyage en Amérique Latine. Je me lance, à bientôt, de l'autre coté...

Bon, désolé pour le traducteur qui va devoir faire le travail...! J'ai été un peu long et un peu maladroit avec beaucoup de répétitions ou autre, mais je suis un peu fatigué... Je n'aurai internet que dans 10 jours, je serai alors au Chili, pas loin de l'épicentre du tremblement de terre (?). Ces 10 jours s'annoncent fabuleux...

 

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Cap sur Ushuaia, Julien Leblay, 2009.

Prix public : 18 euros.
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