Cordillère des Andes 2007 (11200 km) acheter le livre

Retour au vert !

Frontière Bolivie - Chili - Salta photos de cette étape

du 24/11/2007 au 02/12/2007

  • nombre de km prévus : 1100
  • nombre km effectifs : 556
  • temps effectif : 36h00
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Retour au vert !

Il me faudra encore effectuer 5 kilomètres avant de rejoindre le bitume. 5 kilomètres d'effort. Le vent et le sable ne veulent pas me laisser partir. Le bitume : cette invention extraordinaire de l'homme qui consiste a offrir une surface lisse et dure. Ici les pneus ne s'enfoncent pas, les chevilles ne sont pas écorchées par le sable ou le gravier. Le bitume, un plaisir savoureux après une semaine de sable ! Ajouté à ce plaisir il y a celui du vent. Cette fois ci je me dirige plein est, et le vent me pousse violemment. Je n'ai pas le temps de digérer le Lipez qu'une course en avant m'attend. Je dois rejoindre Salta dans trois jours. J'ai à ce jour un seul objectif : rejoindre Santiago le 30 décembre pour y retrouver toute ma famille. Objectif ô combien motivant !

Je décide de regonfler mon pneu avant que j'avais dégonflé pour la traversée du désert. Mal m'en a pris. Le sable bloque la valve. Dès que je visse l'embout de ma pompe la chambre à air se vide instantanément. Impossible de la regonfler, je suis à plat. Je suis fou de rage contre moi même, contre cette idée qui m'apparaît maintenant stupide. Je me vois dans l'obligation de changer de roue. Je remets ma grande roue de 28 laissée depuis 7 jours sur le porte bagage arrière. Je constate alors que les secousses l'ont fortement abîmée, tout comme le porte bagage d'ailleurs. Deux rayons sont cassés, je ne peux donc pas remettre les freins avant car la roue est voilée. Mais elle devrait tout de même faire l'affaire. Et voilà comment avec un vent de tous les diables je réopère Teresa. Il me faudra plus d'une demi heure pour effectuer l'opération. Une fois mon forfait accompli je repars. Je ne suis plus habitué à avoir un pneu fin devant moi, j'ai des difficultés a trouver l'équilibre. Derrière mon sac de riz n'est pas stable non plus. En dehors de cela je constate que mes vitesses ne passent plus. Une gaine a cassé. Le pédalier a un jeu incroyable, les roulements doivent être eux aussi cassés. Bref, je n'ai plus grande confiance en Teresa qui a beaucoup souffert du voyage.

Je poursuis sur la route bitumée en espérant une descente qui ne vient pas. Je suis en fait sur un plateau vallonné à 4500 mètres d'altitude. Les descentes suivent les montées. Ce plateau est bordé de volcans à ma gauche. Je m'arrêterai finalement après 20 kilomètres sur le bord de la route. Je vais encore avoir froid cette nuit, peut être la dernière, je l'espère. La flamme bleue de mon réchaud tressaute, s'éteint, se rallume, s'éteint de nouveau, définitivement. Cette fois ci c'est sûr, je ne peux plus cuisiner. Me voilà réduit a consommer de l'avoine pendant les 3 prochains jours. En m'endormant j'ai le sentiment que tout mon matériel a attendu d'être sorti du désert pour s'abandonner à la mort. Plus rien ne fonctionne correctement.

Je me lève un peu plus tard. 5h30. Il fait froid, j'ai du dormir une fois de plus avec tous mes habits, ma veste et mon bonnet. Ce dernier est blanc de givre. Ce matin je suis en extase. Certes, le désert est toujours là, tenace et immuable. Il s'étend en des teintes grises et marron, ondulant au gré des volcans. Mais le vent est là aussi. Il souffle dès ce matin, doucement mais agréablement. Je le sens me taper sur les épaules avec amitié. Enfin amis ! J'en deviens exigant, et râle lorsque je ne le sens plus derrière moi. Ensuite, j'ai une forme exceptionnelle ! Le Lipez a été difficile mais il vous rend plus fort. Après lui, tout est si facile. Je grimpe chaque montée avec aisance et dévore les plaines à grands coups de pédales. Enfin, le cadre est exceptionnel. Ce désert est plus doux car plus facile. Je longe le salar de Pujac d'où je peux voir quelques flamants ainsi que d'autres oiseaux. La vigogne est toujours présente. Cet animal est surprenant. Comment peut il vivre avec si peu ? L'herbe est invisible ici, quasi inexistante, Mais la présence de la vigogne me rassure. Moi aussi a présent, il va me falloir être vigognien. Etre vigognien, c'est se satisfaire de peu. Avec mon réchaud en panne, je devrai me contenter d'un régime d'avoine. Mais être vigognien, c'est aussi se déplacer avec aisance sur le sable, chose que je n'ai pas vraiment réussi a faire !

Je suis captivé par la douceur et la profondeur des couleurs, par l'intensité de la lumière, par l'amplitude des formes, de ces courbes qui ne cessent de s'allonger, par le bleu irréprochable du ciel et intense de certaines lagunes. Captivé aussi par l'horizon que m'offre ce désert. Je suis dans une large vallée et l'immensité m'appartient. Je suis en admiration et en extase face à ce désert que je traverse. Je reprends même confiance en Teresa et atteints les 80km/h dans une descente. L'extase je vous dis !

< Je suis à 17h30 à la frontière. J'aurai effectué 120 kilomètres au Chili, 24 heures dans ce pays, pendant lesquelles j'aurai connu le chaud et le froid, la colère et l émerveillement, le désespoir et l'espoir. 24heures intenses comme on en vit tant à vélo.

Le douanier me demande de vider une sacoche pour en vérifier le contenu, puis me laisse passer en me souhaitant la bienvenue en Argentine. Ici tout le monde mâche la coca. Je pensais que c'était interdit. Cela ne l'est qu'au Chili. Au Chili, vous allez directement en prison si un policier vous surprend en train de mâcher de la coca...
La route continue, le vent augmente. Je vais plus vers le sud, alors le vent me vient de coté. Je connaitrai une autre crevaison, et collerai sur ma chambre à air usée, une dizième rustine. Je m'arrêterai finalement à 19h00 sur le bord de la route après 146 kilomètres.

Une tache avance devant moi. Un vélo probablement. Il avance vite. Ce doit être un cyclovoyageur. Je le rattrape. Reynald a 63 ans, il est autrichien. Il se dirige à Salta. Je pédalerai une trentaine de kilomètres avec lui, jusqu'à Susques où il s'arrête pour prendre une douche et investir un lit confortable. Il est midi.

Susques. Premier village que je traverse depuis Uyuni. Je m'y arrête pour me ravitailler. Je me prépare ici un Musli géant ! Avoine, lait, yaourt, céréales, pomme, raisin. Je dévorerai aussi du pain agrémenté de charcuterie. Je revis ! La route qui suit est exigeante. Après 10 kilomètres un 4x4 me double, puis s'arrête. Il en sort deux individus suspects armés d'une caméra. Arrivé à leur niveau je m'arrête. Alain et Antoine sont fançais et sont ici pour quelques semaines, pour découvrir les Andes. Je resterai avec eux plus d'une heure, petit reportage improvisé !

Le désert argentin est plus dur que son homologue chilien. Plus bas, il offre pourtant plus de végétation. On peut y voir des lamas, des ânes et des hommes. Il y a même des arbres. Ils sont morts certes, mais ont eu le courage et l'espoir de vivre ici quelques temps... Mais les crêtes sont plus affûtées, le rocher a remplacé le sable, les paysages sont découpés par de profondes vallées asséchées aux parois abruptes. La vigogne est peu présente, remplacée par endroits par le cactus. Celui ci est présent dans les endroits les plus arides, les moins vivables. Je veux bien me faire vigogne, mais pas cactus ! Bref, ce désert est beaucoup plus agressif et je m'en satisfais moins.

A 15h00 je suis au début d'une longue ligne droite de 35 kilomètres qui traverse les Salinas Grandes. Je pensais avoir l'aide du vent venant d'ouest. Ici il vient d'est, je l'ai de face. J'avance alors à 10 km/h, captant les piquets des lignes électriques pour me donner le moral. Je dois continuer car je veux m'offrir un petit plaisir : le coucher de soleil sur le salar. Mais celui ci se trouve au bout de la ligne droite à mon grand désespoir. Les kilomètres défilent lentement, les heures aussi. Peu à peu le soleil derrière moi se rapproche de la ligne de crête lointaine. Au bout de 30 kilomètres la verdure laisse place au sel. Il est 18h45, j'arrive juste à temps. Le salar s'embrase. Du blanc il devient rose. Du rose il devient orange. Les nuages prennent alors du volume puis disparaissent dans la nuit. De longues heures d'efforts pour quelques minutes de bonheur. Je vais me coucher à peine abrité du vent, épuisé mais comblé.

Au programme de la matinée, une longue montée de 30 kilomètres. Les 8 derniers sont difficiles, et je reçois les encouragements des argentins de passage, qu'ils soient en voiture, camion ou moto. A mesure que je me rapproche du sommet, je ne peux contenir ma nervosité. Derrière ce col à 4000 mètres, certainement le dernier de toute ma traversée, je vais sûrement retrouver des arbres, de l'herbe, des gens, des fruits, des légumes. Je vais pouvoir trouver une rivière pour me laver. Et puis c'est les retrouvailles avec ma famille qui se rapproche. J'y suis. 4170 mètres. Je resterai longtemps ici à savourer l'instant. Ce col à 4170 mètres a une saveur particulière. Il me remplit de folie. Je ne tiens pas en place et suis partagé entre l'envie de rester ici pour l'éternité et celle de redescendre au plus vite vers le retour à la vie. C'est évidemment cette option que je choisis.

La route plonge rapidement dans un canyon aux dimensions surprenantes. Les lacets s'enchaînent et me font descendre rapidement au niveau de la rivière. Rivière asséchée, il n'en reste plus que le lit surplombé par une barrière rocheuse noirâtre et effilochée. A partir de là, la vallée s'embellie de 1000 couleurs. La roche prend tour à tour une teinte bleue, verdâtre, ocre, rouge, jaune, mauve. Et aux arbres d'apparaître, enfin, et d'ajouter de la luminosité et du mouvement au tableau. Du mouvement car ils sont agités par un vent violent qui me vient de face et m'oblige à pédaler pendant les dix derniers kilomètres menant au prochain village. J'y suis à midi après plus de trente kilomètres de descente. Le contraste est fort avec le désert. Le village est très touristique ; son centre offre panel de magasins d'artisanat. Cette fois-ci les couleurs proviennent des tissus. Je suis revenu dans le monde des hommes !

Alors que je cherche une boutique pour y acheter de la nourriture, je tombe sur un groupe de motards français. Nous discutons brièvement et ils m'invitent à manger. Je troque mon avoine contre un lama à l'étouffée. La viande est fine, le repas excellent, la compagnie heureuse. Ils sont sept motards suivis par deux voitures et font une boucle de deux semaines entre Salta et Mendoza. Ce sont des motards chevronnés pour la plupart ; l'un d'entre eux a fait plusieurs fois le Paris Dakar. Joyeux blagueurs, ils me feront passer deux heures de bonne humeur. La transition est effectuée, je quitte la table en étant prêt à retrouver la civilisation.

Encore 2 kilomètres et j'arrive à une bifurcation. Avant d'y arriver je me pose une question : d'où viendra le vent alors que je dois mettre le cap au sud ? La réponse m'est vite donnée. Alors que je bifurque le vent me stop net et manque de me faire tomber. Il vient donc du sud, à mon grand désespoir... Au premier village une femme me dit que le climat change après le village "Volcan" et que le vent va tomber dans une heure.

Je poursuis donc ma route une heure après, dans une étroite vallée verdoyante. Le vert, c'est sans doute ce qui m a le plus manqué ces dix derniers jours. Car des gens, j'en ai vu, et j'ai même fait de magnifiques rencontres. Mais du vert, non. Là, il est dans les arbres qui bordent la route en me faisant une haie d'honneur, dans les joncs qui remplissent les fossés gavés d'eau, dans l'herbe que vaches, chevaux, chèvres et moutons broutent jusqu'à satiété. Ce vert m'a manqué et dès lors mes yeux se gavent de chlorophylle. Et le vent qui me ralentit, je m en moque, car il fait danser les arbres pleureurs et m'apporte les senteurs des fleurs. Il m'enivre, fait vivre cette vallée pleine de vie. De même pour les quelques gouttes d'eau que je reçois. Les nuages qui couvrent la vallée sont bienfaiteurs. Ils lui apportent ce liquide si précieux, ce liquide source de vie qui a été ma principale préoccupation de ces derniers jours.
En pédalant dans cette vallée je profite donc du changement radical qui m'est offert entre le désert et la vie. En quelques heures je suis passé du tout au tout, et le choc est violent, perturbant.

Volcan est un petit village un peu plus conséquent que le précédent. Il y a ici un site classé Unesco. Je décide de tester l'accueil des Argentins en plaçant ma tente dans le parc central du village. Ma journée se termine alors avec une partie de foot endiablée avec les enfants du village. Test réussi. il est 20h00 lorsque je vais me coucher.

Ce matin la sensation est étrange mais agréable. J'ai l'impression de pédaler en Nouvelle-Zélande. Plusieurs facteurs sont responsables de cela. Tout d' abord le brouillard, qui cache les vaches que j'entends beugler, puis les fait apparaître comme par enchantement. Brouillard suivi de la pluie. ELle ruisselle sur mon visage, trempe mes vêtements. Puis s'arrête, remplacée avec douceur par le soleil. Mais pas ce soleil de l'Altiplano qui vous agresse, vous brûle et dont vous cherchez à vous cacher. Non, un soleil bienfaiteur, qui vous caresse les cheveux, vous sèche le visage et les mains. Il vous apporte également ces senteurs d'après pluie. La fraîcheur envahie mes narines et apaise mon cerveau. La végétation me rappelle également la Nouvelle-Zélande. La forêt devient plus dense et les arbres sont peuplés par des milliers d'oiseaux. Leurs cris me sont inconnus, je les écoute avec attention. La forêt me salue. Le vert me parait étincelant. Il m'a tellement manqué. Enfin, pour parfaire le tableau je subis encore une crevaison (je suis dans une mauvaise série). Que de souvenirs du pays des kiwis !

Et si le rapprochement avec la Nouvelle-Zélande est possible, c'est que l'Argentine me paraît bien plus riche que ses voisins le Pérou et la Bolivie. Ici les gens ont leur propre voiture. Je retrouve une circulation proche de celle des pays occidentaux. La route est bordée d'aménagements touristiques. Beaucoup de campings, d'hôtels, restaurants. Le tri sélectif est effectué ici alors que la présence de poubelles en Bolivie tient souvent du miracle. De grandes propriétés sont fermées par des grillages. Arrivé à San Salvador de Jujuy ce n'est pas des bidonvilles qui m'accueillent mais un quartier riche. Au centre de la ville, les boutiques offrent des produits de marque, chers. Il y a peu de vendeurs à la sauvette, pas de moto taxis ni de combis. Je me restaure d'une pizza. La télévision en face de moi présente en publicité des magasins de mode, de la lingerie fine, de la chirurgie esthétique et dentaire. Bref, plein de choses que je n'ai pas vu durant le deux derniers mois. Une vie plus occidentale, plus proche de l'Europe

Je resterai à San Pedro de Jujuy toute la journée et quitterai la ville à 18h00. Je viens de m'apercevoir que je dois avancer ma montre d'une heure par rapport à la Bolivie. Personne dans le désert ne m'avait averti de ce changement ! Je pédale la chemise ouverte à la fraîcheur de cette fin de journée. La nuit ne semble pas vouloir tomber, le soleil est suspendu a un fil derrière un nuage, Voilà une autre différence avec l'Altiplano où la nuit tombe si brutalement. Alors je pédale, profitant de la campagne alentour. Je ne veux pas m'arrêter et trouve chaque fois un prétexte pour juger un emplacement inadéquat au camping. Malheureusement à 20h30 je trouve l'emplacement idéal, je m'y arrête. Les arbres sont bruyants, égayés par des oiseaux. La nuit enfin tombée les oiseaux se taisent. Tout en mangeant j' assiste à un spectacle son et lumière. C'est noël avant l'heure. Les arbres ont des guirlandes clignotantes. Ce sont des centaines de lucioles qui virevoltent dans les airs et donnant cette impression.

J'arrive à Salta le lendemain après avoir longé une vallée comportant de nombreux étangs. Ici je suis accueilli par la famille de Ramon dans une maison appelle la "Casa de Ciclista". Ramon a 31 ans et est passionné de vélo. Depuis 4 ans il a parcouru plus de 40000 km en Argentine, et surtout a reçu plus de 70 cyclovoyageurs. Je suis ici comme chez moi, une salle est réservée à l'accueil des cyclos. Dans son jardin trône une étrange sculpture, faite de cadres de vélo, chambres à air, pneus, chaînes,pédales, chaussures, gants de cyclistes. Il l'appelle le cimetière de vélo, où chaque cyclovoyageur de passage y laisse, lorsqu'il en dispose, des pièces cassées. J'y laisserai pour ma part une chambre à air, une gaine et des roulements de pédalier. Grosse contribution à cet ouvrage d'un style tout à fait unique, qui montre que voyager à vélo n'est pas de tout repos pour le matériel ! Je demanderai à sa mère ce qu'elle pense de tous ces voyageurs à vélo. Elle me répond que c'est à peu près toujours la même chose. Ils arrivent ici fatigués. Ils se reposent le premier jour, réparent leur vélo le deuxième, lavent leur linge le troisième, puis repartent.

Je me suis bien reposé hier chez lui. Aujourd'hui je vais réparer le vélo dans une boutique conseillée par Ramon. Demain grosse corvée de linge. Ensuite je resterai quand même une journée ou deux de plus avant de repartir pour Santiago. Finalement, tous les cyclovoyageurs se ressemblent d'un certain coté...

J'en ai fini avec ces longs résumés. Je tenais à vous faire partager mon carnet de route en intégralité car ces dix derniers jours ont été d'une intensité incroyable comme vous avez pu le constater. Maintenant la route va être tranquille jusqu'à Mendoza puis Santiago, mais je vous réserve, je l'espère, quelques petites surprises... Le voyage se poursuit, magnifique au possible !

A bientôt !

El gringo

 

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